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Les cendres d'Ondeval

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Les cendres d'Ondeval

L'Écho du Vide présente une cosmogonie où l'Ancre, verrouillant le Néant (Malakor), se fissure sous l'ère industrielle, libérant l'entropie qui ravage le monde. Le jeune forgeron Elian, égocentrique et insouciant, doit s'allier au stoïque Kaelen et à la chasseresse Naelys pour traquer l'origine de cette corruption. Le trio affronte des aberrations (insecte de verre, loup fantôme) qui siphonnent la vie et les traque jusqu'à une stèle, un Nœud de corruption, qui est la source du mal. En touchant la stèle, Elian est infecté : sa main et son flanc deviennent insensibles, une "Sécession du corps" qui l'oblige à redoubler d'arrogance pour cacher sa terreur. Dénué d'ancrage face à la menace d'effacement, il s'automutile pour sentir la douleur, son ultime preuve d'existence, avant de reprendre sa route vers un sanctuaire nordique.

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Épisode 0

Le Chant Primordial

Avant l'embrasement. Avant que la voûte céleste surplombant le modeste village de Val-Sorein ne se déchire pour laisser place à un véritable brasier d'apocalypse. Avant ce feu définitif. Et bien avant, même, que les fondations réputées inébranlables, ces assises millénaires de la cité d’Ondeval, ne commencent à gémir, puis à ployer, vaincues sous le poids écrasant d'un mal indicible, défiant l'entendement. Avant tout cela. Avant le commencement de la fin. Il y eut le Silence. Un silence absolu. Non pas la simple absence de bruit. Non pas le vide stérile. Mais l'attente. Une tension. Un effroi primitif, suspendu, qui n’avait pas encore de nom pour le désigner. Pourtant, le monde ne fut pas créé dans ce mutisme. Il ne naquit pas de la privation. Il fut engendré par la résonance. La plus pure, la plus absolue des résonances. Une symphonie cosmique, immense et sauvage, qui n'obéissait à aucune partition humaine, à aucune règle écrite. Car jadis, avant l'immobilité, le monde chantait. Il ne connaissait pas la pierre. Il ne connaissait pas la chair. Il ignorait la forme figée, la prison de la matière solide. Il n'était que tension. Que résonance. L'Univers entier n'était qu'une onde. Une vibration infinie, continue. Elle était tenue juste assez forte, juste assez puissante, pour que toute chose demeurât en mouvement perpétuel. Sans jamais s'arrêter. Sans jamais se solidifier. Le temps, en cet âge, n'était pas une flèche décochée vers sa fin. Il était un cercle. Une spirale sans début ni terme. Le temps ondulait, fluide, au lieu de s’écouler d'un point à un autre. La matière, telle que nous la concevons aujourd'hui avec nos mains mortelles, n'était qu'un résidu spectral. Un simple écho, ralenti, refroidi, de l’énergie première. Le vent n'était qu'une modulation de fréquence. La lumière, une vaste harmonie chromatique. Et la vie. La vie n'était rien d'autre qu'un rythme complexe. Un battement dans le grand orchestre de l'existence. II. L'Acte des Octaves Alors, ils vinrent. Ceux que l’on nommera, des éons plus tard, les Octaves. Ils n'étaient pas nés de la chair ou de la poussière. Ils étaient apparus. Manifestations cristallines, pures, de la musique même de l'Être. Ils furent les tout premiers auditeurs. Les maîtres-accordeurs de l'onde originelle. Ils écoutèrent. Ils entendirent le chant primordial. Ils en furent saisis. Saisis par sa beauté vertigineuse, une beauté à rendre fou. Mais ils perçurent aussi autre chose. Sa fragilité. Sa précarité intrinsèque. Car l'infini est précaire. Le parfait, par sa nature même, s'auto-détruit par sa propre incomplétude. Et dans leur sagesse. Une sagesse irrémédiablement mêlée d’orgueil. Ils voulurent le fixer. Ils voulurent l'emprisonner pour le sauver. Le rendre tangible. Le rendre pérenne. Ils voulurent le protéger de lui-même. Ils désirèrent ardemment une mélodie qui ne s'éteindrait jamais. Un crescendo éternel qui ne s'effondrerait pas sous son propre poids. Alors, par la manipulation démiurgique de la Fréquence, ils entreprirent l'œuvre. La Grande Architecture. Par le marteau. Le rythme fondamental. Coup après coup, ils dressèrent la montagne. Ils stabilisèrent la croute vibratoire, figeant la terre. La roche lourde, inerte, devint la première note tenue. Par la mélodie. La gamme des profondeurs. Ils appelèrent les eaux primaires. Ils les structurèrent, les rassemblant en océans grondants. Ces abysses d'eau glacée furent les premières caisses de résonance du monde. Par le souffle. La trame harmonique. Ils éveillèrent les vents errants. Ils dirigèrent les courants magiques à travers les cieux naissants. Et par des fils invisibles. L'intention pure. Des fils plus fins que la pensée elle-même. Avec cela, ils cousirent le monde. Ils le relièrent fermement à sa propre ossature, créant les Lois inflexibles. Ainsi naquit l’équilibre. La force s'opposa à la légèreté. Le flux affronta le reflux. Le jour clair succéda à la nuit sombre. Ainsi naquit la durée. Le grand mouvement perpétuel se mua, irrémédiablement, en histoire. III. La Dissonance et la Nacre Noire Mais l'univers n'accepte pas la contrainte. Jamais. Toute harmonie contrainte enfante son ombre. Toute structure, même recouverte d'or, appelle son point de rupture. Et toute cage, même dorée, appelle la fissure. La rébellion silencieuse. L'intervention majestueuse des Octaves eut un prix. Elle créa des interstices. Des silences forcés, imposés dans le grand flux continu de la création. Et c'est là. Dans l’interstice infime des accords. Dans l’espace laissé entre deux notes. C'est là que naquit une dissonance. Non pas une simple fausse note. Mais une absence. Une absence totale de ton. Un refus viscéral d’être. Ce refus finit par prendre forme. Il prit un nom. Malakor. Il était l'antithèse absolue de la création. Là où les autres, les Octaves, ajoutaient et bâtissaient, lui, il soustrayait. Il n'était pas le mal en tant que force, volonté ou colère. Il était l'entropie en tant que principe fondamental. Là où ils créaient la forme, il effaçait la trace. De sa solitude sourde, incommensurable. De son rejet absolu de toute vibration. De là naquit l’anti-son. Et de cet anti-son, jaillit sa substance. Sa signature physique, palpable. La Nacre Noire. Une substance affamée. Plus froide que la nuit la plus glaciale, plus dense que la mort elle-même. Elle ne cherchait pas à détruire avec violence. Elle cherchait à annuler. Simplement effacer l'existant. Elle buvait goulûment la lumière. Elle transformait le moindre photon en néant pur. Elle dévora la magie. Elle avala l'énergie fondamentale de l'onde originelle. Et elle ne laissait derrière elle aucune ruine, aucun débris témoignant du passé. Seulement une poussière. Une poussière sans mémoire. Le vide parfait. IV. La Guerre de Fréquences La guerre qui s'ensuivit. Elle fut d'une nature que les mortels d'aujourd'hui, avec leurs esprits limités, ne pourraient jamais concevoir. Elle ne se fit ni par l’éclat tranchant de l’acier ni par la chaleur dévorante du feu. Ce ne fut pas une guerre de sang et d'os. Ce fut une guerre de fréquences. Les Octaves tentèrent de noyer Malakor. Ils déversèrent sur lui des vagues titanesques de sons constructifs, des symphonies entières de création. Malakor répondit. Il répondit par un Silence actif. Un silence aiguisé, implacable, capable de décomposer le réel lui-même, de le réduire inexorablement en ses composantes nulles. Le chaos fut indescriptible. Total. Dévastateur. Des dieux entiers, dont le corps n'était fait que de musique et de lumière vibrante, tombèrent. Leurs âmes, brutalement décomposées, s'écrasèrent et devinrent les montagnes inertes. Le ciel lui-même, frappé par une colère inouïe, se fissura. Il s'ouvrit en abîmes béants, de terribles déchirures d’où s'échappait le froid du néant. La terre se déchira. Elle céda dans un hurlement, comme une partition trop tendue sous les doigts d'un musicien fou. Et la magie fluide. Ce ciment vital, cette sève de l'existence. Elle fut si profondément blessée, si atrocement meurtrie, qu'elle se fossilisa. Elle s'enfouit dans les entrailles sombres et froides du monde, se figeant à jamais. Elle devint cette source finie, cette ressource limitée que les générations futures, dans leur triste ignorance, appelleraient la Source-Âge. V. L'Ancre de Morgause Lorsque le Bruit Blanc de la fin s'éleva. Lorsque la déstructuration totale menaça d’effacer jusqu’au moindre souvenir de l’existence du cosmos, une seule entité vit clair. Une seule comprit que la victoire, la destruction pure et simple de l'ennemi, était un mensonge absolu. Celle-là s’appelait Morgause. La Tisseuse. Elle regarda Malakor. Elle comprit qu'il n'était pas un ennemi à vaincre par les armes, la force ou le son. Il était un principe cosmique. Un principe qu'il fallait contenir. Elle sut, avec une lucidité terrible, que le Silence ne se combat pas. Le Silence ne se détruit pas. Le Silence ne fait que se co

Épisode 1

Chaud devant

CHAPITRE 1 Chaud devant La forge de Val-Serein n’était pas seulement le cœur battant du village où l'acier chantait du matin au soir ; c'était un vivier à rumeurs et, surtout pour Elian, un théâtre permanent où il s'octroyait chaque jour le rôle principal. Construite en blocs énormes, noircis par les scories de mille feux successifs, la bâtisse trônait avec une insolente majesté sur la place centrale. Elle recrachait son souffle incandescent bien au-delà de sa large ouverture offerte aux quatre vents, telle une gueule de volcan endormi. L'odeur était là, partout. L’âcreté du soufre et du métal chauffé à blanc s’accrochait aux vêtements, s’immisçait dans la peau, se mêlant à la fragrance plus subtile des pinèdes environnantes. C'était l'empreinte de Val-Serein. Une signature brutale, essentielle, qui marquait les hommes autant que les bêtes. Marius, le changeur de monnaie, se tenait sur le seuil. Ses doigts étaient tachés d'encre, stigmates d'une vie passée à compter ce qu'il ne possédait pas. Il avait l'air d'un usurier pompeux, bien qu'il n'ait jamais pris le risque de prêter une seule pièce de cuivre. Ce matin-là, il s'était figé, serrant sa sacoche rebondie contre sa poitrine avec une paranoïa instinctive. Il était venu pour harceler l'artisan, une fois de plus, à propos du prix de l'acier qui grimpait plus vite que le lierre sur les murs de la forge. Mais l'homme s'était interrompu net. Il jaugeait le spectacle. Elian battait le fer. Marius marmonna dans sa barbe miteuse. Il pestait contre cette « jeunesse lubrique » qui osait travailler torse nu au mépris de toute décence. C'était une vieille rengaine. Elle ne trompait personne. La jalousie rongeait ses entrailles plus sûrement que l'avidité ne guidait ses comptes. Il aurait tout donné, sa sacoche et son encre, pour posséder le quart de la prestance désinvolte du jeune homme qui s'activait dans la fournaise. À l'intérieur du cratère incandescent, la lumière du jour peinait à s'imposer. Elle luttait contre un brouillard de scories volatiles, un voile de poussière de fer et de charbon qui dansait dans les rares rais de soleil perçant la toiture. L'air y pesait d'une densité étouffante. Il était presque palpable, saturé par l'ammoniac de la sueur et les effluves marins caractéristiques de la nacre. Cette substance n'avait rien de commun avec les babioles ramassées sur les plages lointaines. C'était une relique minérale, un vestige sacré craché par l'ère des dieux. On racontait que ses veines iridescentes contenaient des fragments de mémoire primordiale, des échos d'un temps où le monde n'était qu'une forge à ciel ouvert. Thorne la broyait avec une ferveur dévote. Il sacrifiait cette poussière précieuse pour polir ses chefs-d'œuvre, leur insufflant une aura coupante qui défiait l'usure et le temps. L'apprenti martelait une simple barre de fer. Ses gestes étaient empreints d'une application purement théâtrale. La peau cuivrée, marquée par les brûlures écarlates du foyer, Elian jouait avec le feu. Le brasier, alimenté par des soufflets dont le rugissement couvrait les bruits de la place, projetait sa silhouette gigantesque contre les murs. Là, des tenailles carbonisées, des lourdes masses et des fers tordus attendaient leur sort, formant un décor d'ombres mouvantes et déformées. Chaque flexion de sa musculature nerveuse était une invitation. Il pivotait juste assez pour capter les reflets dorés de la braise sur sa peau luisante. Sa chorégraphie était rythmée par le chant clair et métallique de l'enclume. C'était trop élégant pour le labeur brutal de l'atelier. C'était une parade. Pourtant, derrière la pose, se cachait une précision foudroyante. La signature d'un prodige qui s'ignorait par pure arrogance, préférant la beauté du geste à la satisfaction du travail accompli. Une ombre coupa la lumière. Mère Gaspard titubait sous le poids de sa fournée matinale. Les miches rondes exhalant un parfum de seigle et de levain embaumaient l'air lourd. Elian ne cassa pas le mouvement de sa frappe. Il lui lança un regard si ravageur que la vieille femme en oublia le sol. Elle se prit les pieds dans les pavés inégaux, manqua de s'étaler, et rattrapa de justesse ses pains croustillants. Sa joue fripée était rouge de frayeur et d'autre chose. Elian étouffa un rire insolent. Il aimait ce désastre évité de peu. Il aimait l'effet qu'il produisait. Puis, le rictus disparut. Il jaugea la teinte rouge-cerise du métal serré dans ses pinces. Son regard changea instantanément. L'arrogance s'effaça devant une concentration d'une froideur chirurgicale. Le comédien venait de laisser la place au technicien. — Cet alliage dégorge de scories, Maître Thorne. Sa voix était grave. Elle tranchait net avec son ton habituel. Il inspectait la barre sous l'éclat des braises, les sourcils froncés. — La teneur en fer est trop faible. Le cœur va exploser si on le plonge trop tôt dans ce baquet de glace. Laissez-moi le replier une dernière fois sur l'enclume. Il faut lui faire cracher son poison. Depuis la pénombre de la voûte, une approbation caverneuse s'éleva. Thorne, le colosse cuirassé dans sa peau de bête roussie, grogna son accord. C'était une armure de cuir brut qu'il portait comme une seconde peau. Aussitôt, Elian relança sa mécanique de frappe. Un vol d'étincelles dorées crépita autour de lui à chaque impact millimétré. Un feu d'artifice éphémère dans la noirceur de la forge. Le professionnalisme austère ne dura qu'un temps. Il s'envola aussi vite qu'une goutte de sueur s'évapore sur le fer chauffé à blanc. L'audience invisible, massée dans la rue, attendait. Elian le sentait. Il n'était pas homme à décevoir son public. — Honnêtement, Thorne, si tu m'obliges encore à m'acharner sur cette tige de rouille sans aucune valeur, mes bras vont finir par éclipser la beauté de mon crâne. Il maintenait son pilonnage frénétique, la voix haute, claire, s'assurant que chaque mot porte jusqu'à la place. — Ce serait un vrai deuil national pour le Val. Un désastre esthétique majeur. Une œuvre d'art pareille, délicatement ciselée par des divinités en pâmoison, n'a pas vocation à disparaître derrière les muscles boursouflés d'un bœuf de labour. Pense à ma carrière de modèle, je t'en prie. C'est un gâchis de talent pur. À l'autre bout du billot d'acier, Maître Thorne ne sourit pas. Ses avant-bras, tachetés de brûlures anciennes et nouvelles, rivalisaient avec des troncs de chêne. Il laissa rouler un grognement menaçant. Sa mâchoire était serrée. Sa barbe broussailleuse poivre et sel, dure comme du crin, semblait tissée à même son plastron écorché. Il était une créature de terre et de fer. — Si ton poignet faisait le quart du boulot de ta langue de vipère, ce déchet serait déjà cloué sous un sabot, gronda le vieux forgeron. Sa voix ressemblait à du gravier écrasé. — Et moi, je serais déjà vautré au fond de la taverne, à caresser la fraîcheur d'une pinte brune et les hanches rebondies de la serveuse. Laisse ces âneries pour la tombée de la nuit, gamin. Frappe. Elian figea l'ascension de son marteau. Il le fit avec une lenteur de diva, prolongeant l'instant pour le plaisir de la provocation. Un sourire insolent étira ses pommettes. Un défi muet lancé à la face du colosse. Sans quitter Thorne des yeux, il balaya le sel piquant de son front d'un revers de poignet maculé de charbon. Le geste était gracieux, presque étudié. — Cette serveuse ? Tu fantasmes sur la rousse piquetée de taches ? Celle dont le rire strident évoque le massacre d'une chèvre un jour de grand marché ? Il secoua la tête, feignant la pitié. — Thorne, mon pauvre ami, ton discernement féminin est aussi rouillé que ton fourneau. Il te faut urgemment mon génie romantique pour espérer conclure. Je pourrais, par exemple, lui raconter ton acte de bravoure face à cette bête redoutable... c'était quoi, déjà ? Ah oui ! Cette oie de basse-cour qui a failli t'arracher la jambe près de la rivière. Elle a fait couler le sang du grand Thorne ! Imagine le récit ! Le vétéran le

Épisode 2

L’Ancre et le Reflet

CHAPITRE 2 L’Ancre et le Reflet Thorne hocha lourdement la tête. Il venait d'enfouir le métal chauffé à blanc au cœur du magma vrombissant de la braise, là où la chaleur irradiait jusqu'aux tréfonds de la forge. Sous l'impénétrable fourré de sa barbe poivre et sel, aussi épaisse que la mousse d'un vieux chêne, palpitait une indulgence résignée. C'était la fatigue d'un père adoptif trop longtemps mis à l'épreuve par un fils indomptable. — Tire-toi de là, courant d'air. Déguerpis. L'artisan grogna, son muscle cardiaque battant lourdement sous son épais tablier de cuir. — Décale avant que je ne te reprenne de force pour t'enchaîner à la meule de polissage. Et tâche de me ramener ton arrière-train majestueux en un seul bloc, pour changer. Si tu te fais déchiqueter comme un idiot dans la gadoue par une créature des bois, qui me sortira des fables assez colossales pour m'empêcher de dormir ? Sans ton baratin, je crèverai d'ennui pendant les veilles nocturnes. — Dors sur tes deux oreilles, vieil ours ! chanta l'apprenti. Elian jaillit par l'ouverture crasseuse de la forge. Il avait l'agilité insolente d'un félin. Le bain de lumière crue du village l'avala instantanément. L'insolence coulait comme un torrent dans ses veines. Déjà, il effectuait une marche arrière théâtrale pour décocher un énième clin d'œil à son maître. Un geste empreint d'une suffisance presque insultante. Il n'avait cure des foudres qui le menaçaient. — La Grande Faucheuse redoute bien trop mon panache pour oser me frôler les côtes. Qu'elle aille faucher les pommes de terre ! Le soleil de midi pilonnait impitoyablement les pavés irréguliers du village, usés par les siècles et les sabots. Malgré cette chaleur, une humidité poisseuse s'accrochait aux tuiles d'ardoise moussues depuis l'aube, formant une chape lourde et grise sur Val-Serein. Elian fendait cet air moite avec une foulée légère. Il offrait les pans de sa chemise immaculée, d'une blancheur agressive, aux caprices d'une brise qu'il semblait avoir commandée pour sa propre mise en scène. Il savait que Naelys fulminait en contrebas, adossée aux saules pleureurs. Il devinait ses traits fins tirés par l'impatience. Pourtant, il refusait d'allonger le pas. Presser la cadence, c'était se soumettre à une horloge étrangère. Or, le prodige n'avait de maître que son propre reflet. Il contourna les tréteaux du boulanger. L'odeur de la mie chaude embaumait l'air, mais son regard se porta plus bas. Près de la vasque moussue dédiée aux bêtes de trait, Mère Gaspard luttait encore avec sa cargaison de pains. Marius l'usurier s'était collé à elle. Une ombre visqueuse. Il écrasait son coffre de cuir contre sa poitrine creuse, exsudant une menace sourde. Elian ralentit vicieusement sa marche. Son ouïe prédatrice filtra les cris des colporteurs et le bruit des sabots pour accrocher leurs ragots acides. Il dégustait le spectacle. — Ce vieil aveugle de Thorne le laisse faire la roue comme un paon décérébré, sifflait l'usurier, le visage dévoré par le ressentiment. La lisière nord est devenue un abattoir, tu te rends compte ? Les éclaireurs ramènent des cerfs vides de leur moelle, des carcasses sèches... et ce freluquet parade comme un prince ! — Un gredin fini, sanglotait presque la vieille femme en tiraillant son châle de laine. Son irrévérence va attirer la poisse sur nous. L'âme de ce gosse n'abrite rien de sacré, Marius. Rien que du vent. L'apprenti étira un sourire carnassier. Ses dents brillaient d'une blancheur éclatante. Ce venin glissait sur son armure narcissique comme l'eau sur les plumes d'un corbeau. Attiser la jalousie de ces médiocres valait mieux, à ses yeux, que d'absorber leur paranoïa. La frousse appartenait à la vieillesse. Lui s'arrogeait l'immortalité de la jeunesse. Il fit halte près de la large cuve de pierre rongée par les lichens. Il voulait rafraîchir sa nuque. Il considéra le liquide cristallin, irrigué par les larmes froides de la terre. Formant une coupe avec ses paumes calleuses — où le métal de la forge avait laissé sa trace — il brisa la surface placide. À la milliseconde où sa peau effleura l'onde, l'univers vacilla. L'air s'épaissit. Un grain microscopique de nacre pure était resté accroché aux plis de sa main après le polissage des armes. Au contact de l'eau, le résidu ancestral s'éveilla brutalement. Au lieu de se dissoudre, il vampirisa la température de son sang. Un poison thermique, tranchant comme un rasoir, tailla sa route au cœur de son système nerveux. Ses terminaisons gelèrent. La réalité fut abolie. Le décor s'éteignit. Aucune transition. Une guillotine sensorielle, implacable, trancha le bourdonnement du monde. Un rideau opaque tomba sur son théâtre. L'écho de l'enclume de Thorne fut subitement rayé de l'existence. Le caquètement du poulailler voisin se volatilisa. Même le sifflement de l'air sur l'écorce des chênes fut assassiné. Elian resta suspendu en apnée au-dessus de la vasque, les paumes piégées dans l'onde glaciale. Son corps se statufia dans une pose absurde. Une terreur reptilienne lui cadenassa la trachée. Le silence qui l'engloutissait n'était pas le calme de l'hiver ; c'était une aspiration, un trou noir grattant l'os de son crâne, menaçant d'aspirer sa moindre pensée. Il ordonna à sa gorge de déglutir, mais l'acte se consuma sans bruit. Dans l'eau, son reflet lui renvoya le masque d'un inconnu foudroyé, les yeux crevés par l'effroi. C'est quoi ce bordel ? hurla-t-il intérieurement. Qu'on me rende le vacarme ! Cette incarcération sensorielle le glaçait plus que la mort. Sans écho pour le définir, sa matière s'évaporait. Rayé de l'audience, Elian devenait une chimère. Il arracha violemment ses mains du bassin. Ses doigts étaient engourdis par le froid. Il les vissa sur la roche poreuse, s'éraflant la pulpe jusqu'au sang. Cette douleur était bienvenue. La morsure de l'écorchure et l'odeur du sang chaud devinrent son ancre. Son point de retour. L'univers acoustique redémarra dans un claquement brutal. Le son percuta sa chair comme un coup de poing. Le vacarme salvateur déchira ses tympans : l'essieu hurlant d'une charrette, l'enclume lointaine, les jérémiades de l'usurier. Elian vacilla en arrière, crachant ses poumons dans une quinte de toux. Le liquide froid fuyait ses phalanges tremblantes. Son cœur bombardait ses côtes avec la sauvagerie d'un oiseau suicidaire percutant une vitre. D'un clin d'œil enragé, il éventra le vertige. Il refoula la panique. À deux pas, la cadette du tonnelier, une petite rouquine, l'observait avec un mélange d'effarement et de fascination. Ses mains couvraient sa bouche. L'armure d'Elian se ressouda instantanément. Exhiber une faiblesse était une obscénité qu'il bannissait. Il gonfla son torse. D'un geste souverain, il cueillit une goutte de terreur sur son menton, puis dégoupilla son sourire le plus hypnotique. Un masque parfait. — Gardez vos couleurs, ma douce enfant ! déclama-t-il d'un baryton puissant. Il vérifiait ainsi la mécanique de son propre larynx, tout en ciblant l'oreille de Marius. — J'ai réalisé que l'éblouissement de mon reflet frôlait l'arrêt cardiaque. Porter une telle symétrie divine s'avère épuisant ! Embrasée, la jeunette cacha son hilarité en détournant la tête. Elian pivota et dévala l'allée vers les saules. Au passage, il braqua une pomme rubis sur l'étal de l'épicier. Il en fracassa la chair d'un coup de mâchoire sauvage. Le crissement des fibres sous ses dents cimenta sa fuite dans le déni. L'équation tenait bon : les vieux déliraient, l'usurier pourrissait, et la nacre de Thorne ne provoquait que de ridicules frissons thermiques. Des hallucinations sans importance. Il s'interdit de fixer sa main droite, là où un confetti d'épiderme refusait farouchement de s'éveiller, amputé du royaume des vivants. Il devait rallier l’elfe et le guerrier. La toile de fond vacillait, mais l'auditoire exigeait son sacre avant le crépuscule.

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