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Les cendres d'Ondeval

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Les cendres d'Ondeval

L'Écho du Vide présente une cosmogonie où l'Ancre, verrouillant le Néant (Malakor), se fissure sous l'ère industrielle, libérant l'entropie qui ravage le monde. Le jeune forgeron Elian, égocentrique et insouciant, doit s'allier au stoïque Kaelen et à la chasseresse Naelys pour traquer l'origine de cette corruption. Le trio affronte des aberrations (insecte de verre, loup fantôme) qui siphonnent la vie et les traque jusqu'à une stèle, un Nœud de corruption, qui est la source du mal. En touchant la stèle, Elian est infecté : sa main et son flanc deviennent insensibles, une "Sécession du corps" qui l'oblige à redoubler d'arrogance pour cacher sa terreur. Dénué d'ancrage face à la menace d'effacement, il s'automutile pour sentir la douleur, son ultime preuve d'existence, avant de reprendre sa route vers un sanctuaire nordique.

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Épisode 0

Le Chant Primordial

Avant l'embrasement. Avant que la voûte céleste surplombant le modeste village de Val-Sorein ne se déchire pour laisser place à un véritable brasier d'apocalypse. Avant ce feu définitif. Et bien avant, même, que les fondations réputées inébranlables, ces assises millénaires de la cité d’Ondeval, ne commencent à gémir, puis à ployer, vaincues sous le poids écrasant d'un mal indicible, défiant l'entendement. Avant tout cela. Avant le commencement de la fin. Il y eut le Silence. Un silence absolu. Non pas la simple absence de bruit. Non pas le vide stérile. Mais l'attente. Une tension. Un effroi primitif, suspendu, qui n’avait pas encore de nom pour le désigner. Pourtant, le monde ne fut pas créé dans ce mutisme. Il ne naquit pas de la privation. Il fut engendré par la résonance. La plus pure, la plus absolue des résonances. Une symphonie cosmique, immense et sauvage, qui n'obéissait à aucune partition humaine, à aucune règle écrite. Car jadis, avant l'immobilité, le monde chantait. Il ne connaissait pas la pierre. Il ne connaissait pas la chair. Il ignorait la forme figée, la prison de la matière solide. Il n'était que tension. Que résonance. L'Univers entier n'était qu'une onde. Une vibration infinie, continue. Elle était tenue juste assez forte, juste assez puissante, pour que toute chose demeurât en mouvement perpétuel. Sans jamais s'arrêter. Sans jamais se solidifier. Le temps, en cet âge, n'était pas une flèche décochée vers sa fin. Il était un cercle. Une spirale sans début ni terme. Le temps ondulait, fluide, au lieu de s’écouler d'un point à un autre. La matière, telle que nous la concevons aujourd'hui avec nos mains mortelles, n'était qu'un résidu spectral. Un simple écho, ralenti, refroidi, de l’énergie première. Le vent n'était qu'une modulation de fréquence. La lumière, une vaste harmonie chromatique. Et la vie. La vie n'était rien d'autre qu'un rythme complexe. Un battement dans le grand orchestre de l'existence. II. L'Acte des Octaves Alors, ils vinrent. Ceux que l’on nommera, des éons plus tard, les Octaves. Ils n'étaient pas nés de la chair ou de la poussière. Ils étaient apparus. Manifestations cristallines, pures, de la musique même de l'Être. Ils furent les tout premiers auditeurs. Les maîtres-accordeurs de l'onde originelle. Ils écoutèrent. Ils entendirent le chant primordial. Ils en furent saisis. Saisis par sa beauté vertigineuse, une beauté à rendre fou. Mais ils perçurent aussi autre chose. Sa fragilité. Sa précarité intrinsèque. Car l'infini est précaire. Le parfait, par sa nature même, s'auto-détruit par sa propre incomplétude. Et dans leur sagesse. Une sagesse irrémédiablement mêlée d’orgueil. Ils voulurent le fixer. Ils voulurent l'emprisonner pour le sauver. Le rendre tangible. Le rendre pérenne. Ils voulurent le protéger de lui-même. Ils désirèrent ardemment une mélodie qui ne s'éteindrait jamais. Un crescendo éternel qui ne s'effondrerait pas sous son propre poids. Alors, par la manipulation démiurgique de la Fréquence, ils entreprirent l'œuvre. La Grande Architecture. Par le marteau. Le rythme fondamental. Coup après coup, ils dressèrent la montagne. Ils stabilisèrent la croute vibratoire, figeant la terre. La roche lourde, inerte, devint la première note tenue. Par la mélodie. La gamme des profondeurs. Ils appelèrent les eaux primaires. Ils les structurèrent, les rassemblant en océans grondants. Ces abysses d'eau glacée furent les premières caisses de résonance du monde. Par le souffle. La trame harmonique. Ils éveillèrent les vents errants. Ils dirigèrent les courants magiques à travers les cieux naissants. Et par des fils invisibles. L'intention pure. Des fils plus fins que la pensée elle-même. Avec cela, ils cousirent le monde. Ils le relièrent fermement à sa propre ossature, créant les Lois inflexibles. Ainsi naquit l’équilibre. La force s'opposa à la légèreté. Le flux affronta le reflux. Le jour clair succéda à la nuit sombre. Ainsi naquit la durée. Le grand mouvement perpétuel se mua, irrémédiablement, en histoire. III. La Dissonance et la Nacre Noire Mais l'univers n'accepte pas la contrainte. Jamais. Toute harmonie contrainte enfante son ombre. Toute structure, même recouverte d'or, appelle son point de rupture. Et toute cage, même dorée, appelle la fissure. La rébellion silencieuse. L'intervention majestueuse des Octaves eut un prix. Elle créa des interstices. Des silences forcés, imposés dans le grand flux continu de la création. Et c'est là. Dans l’interstice infime des accords. Dans l’espace laissé entre deux notes. C'est là que naquit une dissonance. Non pas une simple fausse note. Mais une absence. Une absence totale de ton. Un refus viscéral d’être. Ce refus finit par prendre forme. Il prit un nom. Malakor. Il était l'antithèse absolue de la création. Là où les autres, les Octaves, ajoutaient et bâtissaient, lui, il soustrayait. Il n'était pas le mal en tant que force, volonté ou colère. Il était l'entropie en tant que principe fondamental. Là où ils créaient la forme, il effaçait la trace. De sa solitude sourde, incommensurable. De son rejet absolu de toute vibration. De là naquit l’anti-son. Et de cet anti-son, jaillit sa substance. Sa signature physique, palpable. La Nacre Noire. Une substance affamée. Plus froide que la nuit la plus glaciale, plus dense que la mort elle-même. Elle ne cherchait pas à détruire avec violence. Elle cherchait à annuler. Simplement effacer l'existant. Elle buvait goulûment la lumière. Elle transformait le moindre photon en néant pur. Elle dévora la magie. Elle avala l'énergie fondamentale de l'onde originelle. Et elle ne laissait derrière elle aucune ruine, aucun débris témoignant du passé. Seulement une poussière. Une poussière sans mémoire. Le vide parfait. IV. La Guerre de Fréquences La guerre qui s'ensuivit. Elle fut d'une nature que les mortels d'aujourd'hui, avec leurs esprits limités, ne pourraient jamais concevoir. Elle ne se fit ni par l’éclat tranchant de l’acier ni par la chaleur dévorante du feu. Ce ne fut pas une guerre de sang et d'os. Ce fut une guerre de fréquences. Les Octaves tentèrent de noyer Malakor. Ils déversèrent sur lui des vagues titanesques de sons constructifs, des symphonies entières de création. Malakor répondit. Il répondit par un Silence actif. Un silence aiguisé, implacable, capable de décomposer le réel lui-même, de le réduire inexorablement en ses composantes nulles. Le chaos fut indescriptible. Total. Dévastateur. Des dieux entiers, dont le corps n'était fait que de musique et de lumière vibrante, tombèrent. Leurs âmes, brutalement décomposées, s'écrasèrent et devinrent les montagnes inertes. Le ciel lui-même, frappé par une colère inouïe, se fissura. Il s'ouvrit en abîmes béants, de terribles déchirures d’où s'échappait le froid du néant. La terre se déchira. Elle céda dans un hurlement, comme une partition trop tendue sous les doigts d'un musicien fou. Et la magie fluide. Ce ciment vital, cette sève de l'existence. Elle fut si profondément blessée, si atrocement meurtrie, qu'elle se fossilisa. Elle s'enfouit dans les entrailles sombres et froides du monde, se figeant à jamais. Elle devint cette source finie, cette ressource limitée que les générations futures, dans leur triste ignorance, appelleraient la Source-Âge. V. L'Ancre de Morgause Lorsque le Bruit Blanc de la fin s'éleva. Lorsque la déstructuration totale menaça d’effacer jusqu’au moindre souvenir de l’existence du cosmos, une seule entité vit clair. Une seule comprit que la victoire, la destruction pure et simple de l'ennemi, était un mensonge absolu. Celle-là s’appelait Morgause. La Tisseuse. Elle regarda Malakor. Elle comprit qu'il n'était pas un ennemi à vaincre par les armes, la force ou le son. Il était un principe cosmique. Un principe qu'il fallait contenir. Elle sut, avec une lucidité terrible, que le Silence ne se combat pas. Le Silence ne se détruit pas. Le Silence ne fait que se co

Épisode 1

Chaud devant

CHAPITRE 1 Chaud devant La forge de Val-Serein n’était pas seulement le cœur battant du village où l'acier chantait du matin au soir ; c'était un vivier à rumeurs et, surtout pour Elian, un théâtre permanent où il s'octroyait chaque jour le rôle principal. Construite en blocs énormes, noircis par les scories de mille feux successifs, la bâtisse trônait avec une insolente majesté sur la place centrale. Elle recrachait son souffle incandescent bien au-delà de sa large ouverture offerte aux quatre vents, telle une gueule de volcan endormi. L'odeur était là, partout. L’âcreté du soufre et du métal chauffé à blanc s’accrochait aux vêtements, s’immisçait dans la peau, se mêlant à la fragrance plus subtile des pinèdes environnantes. C'était l'empreinte de Val-Serein. Une signature brutale, essentielle, qui marquait les hommes autant que les bêtes. Marius, le changeur de monnaie, se tenait sur le seuil. Ses doigts étaient tachés d'encre, stigmates d'une vie passée à compter ce qu'il ne possédait pas. Il avait l'air d'un usurier pompeux, bien qu'il n'ait jamais pris le risque de prêter une seule pièce de cuivre. Ce matin-là, il s'était figé, serrant sa sacoche rebondie contre sa poitrine avec une paranoïa instinctive. Il était venu pour harceler l'artisan, une fois de plus, à propos du prix de l'acier qui grimpait plus vite que le lierre sur les murs de la forge. Mais l'homme s'était interrompu net. Il jaugeait le spectacle. Elian battait le fer. Marius marmonna dans sa barbe miteuse. Il pestait contre cette « jeunesse lubrique » qui osait travailler torse nu au mépris de toute décence. C'était une vieille rengaine. Elle ne trompait personne. La jalousie rongeait ses entrailles plus sûrement que l'avidité ne guidait ses comptes. Il aurait tout donné, sa sacoche et son encre, pour posséder le quart de la prestance désinvolte du jeune homme qui s'activait dans la fournaise. À l'intérieur du cratère incandescent, la lumière du jour peinait à s'imposer. Elle luttait contre un brouillard de scories volatiles, un voile de poussière de fer et de charbon qui dansait dans les rares rais de soleil perçant la toiture. L'air y pesait d'une densité étouffante. Il était presque palpable, saturé par l'ammoniac de la sueur et les effluves marins caractéristiques de la nacre. Cette substance n'avait rien de commun avec les babioles ramassées sur les plages lointaines. C'était une relique minérale, un vestige sacré craché par l'ère des dieux. On racontait que ses veines iridescentes contenaient des fragments de mémoire primordiale, des échos d'un temps où le monde n'était qu'une forge à ciel ouvert. Thorne la broyait avec une ferveur dévote. Il sacrifiait cette poussière précieuse pour polir ses chefs-d'œuvre, leur insufflant une aura coupante qui défiait l'usure et le temps. L'apprenti martelait une simple barre de fer. Ses gestes étaient empreints d'une application purement théâtrale. La peau cuivrée, marquée par les brûlures écarlates du foyer, Elian jouait avec le feu. Le brasier, alimenté par des soufflets dont le rugissement couvrait les bruits de la place, projetait sa silhouette gigantesque contre les murs. Là, des tenailles carbonisées, des lourdes masses et des fers tordus attendaient leur sort, formant un décor d'ombres mouvantes et déformées. Chaque flexion de sa musculature nerveuse était une invitation. Il pivotait juste assez pour capter les reflets dorés de la braise sur sa peau luisante. Sa chorégraphie était rythmée par le chant clair et métallique de l'enclume. C'était trop élégant pour le labeur brutal de l'atelier. C'était une parade. Pourtant, derrière la pose, se cachait une précision foudroyante. La signature d'un prodige qui s'ignorait par pure arrogance, préférant la beauté du geste à la satisfaction du travail accompli. Une ombre coupa la lumière. Mère Gaspard titubait sous le poids de sa fournée matinale. Les miches rondes exhalant un parfum de seigle et de levain embaumaient l'air lourd. Elian ne cassa pas le mouvement de sa frappe. Il lui lança un regard si ravageur que la vieille femme en oublia le sol. Elle se prit les pieds dans les pavés inégaux, manqua de s'étaler, et rattrapa de justesse ses pains croustillants. Sa joue fripée était rouge de frayeur et d'autre chose. Elian étouffa un rire insolent. Il aimait ce désastre évité de peu. Il aimait l'effet qu'il produisait. Puis, le rictus disparut. Il jaugea la teinte rouge-cerise du métal serré dans ses pinces. Son regard changea instantanément. L'arrogance s'effaça devant une concentration d'une froideur chirurgicale. Le comédien venait de laisser la place au technicien. — Cet alliage dégorge de scories, Maître Thorne. Sa voix était grave. Elle tranchait net avec son ton habituel. Il inspectait la barre sous l'éclat des braises, les sourcils froncés. — La teneur en fer est trop faible. Le cœur va exploser si on le plonge trop tôt dans ce baquet de glace. Laissez-moi le replier une dernière fois sur l'enclume. Il faut lui faire cracher son poison. Depuis la pénombre de la voûte, une approbation caverneuse s'éleva. Thorne, le colosse cuirassé dans sa peau de bête roussie, grogna son accord. C'était une armure de cuir brut qu'il portait comme une seconde peau. Aussitôt, Elian relança sa mécanique de frappe. Un vol d'étincelles dorées crépita autour de lui à chaque impact millimétré. Un feu d'artifice éphémère dans la noirceur de la forge. Le professionnalisme austère ne dura qu'un temps. Il s'envola aussi vite qu'une goutte de sueur s'évapore sur le fer chauffé à blanc. L'audience invisible, massée dans la rue, attendait. Elian le sentait. Il n'était pas homme à décevoir son public. — Honnêtement, Thorne, si tu m'obliges encore à m'acharner sur cette tige de rouille sans aucune valeur, mes bras vont finir par éclipser la beauté de mon crâne. Il maintenait son pilonnage frénétique, la voix haute, claire, s'assurant que chaque mot porte jusqu'à la place. — Ce serait un vrai deuil national pour le Val. Un désastre esthétique majeur. Une œuvre d'art pareille, délicatement ciselée par des divinités en pâmoison, n'a pas vocation à disparaître derrière les muscles boursouflés d'un bœuf de labour. Pense à ma carrière de modèle, je t'en prie. C'est un gâchis de talent pur. À l'autre bout du billot d'acier, Maître Thorne ne sourit pas. Ses avant-bras, tachetés de brûlures anciennes et nouvelles, rivalisaient avec des troncs de chêne. Il laissa rouler un grognement menaçant. Sa mâchoire était serrée. Sa barbe broussailleuse poivre et sel, dure comme du crin, semblait tissée à même son plastron écorché. Il était une créature de terre et de fer. — Si ton poignet faisait le quart du boulot de ta langue de vipère, ce déchet serait déjà cloué sous un sabot, gronda le vieux forgeron. Sa voix ressemblait à du gravier écrasé. — Et moi, je serais déjà vautré au fond de la taverne, à caresser la fraîcheur d'une pinte brune et les hanches rebondies de la serveuse. Laisse ces âneries pour la tombée de la nuit, gamin. Frappe. Elian figea l'ascension de son marteau. Il le fit avec une lenteur de diva, prolongeant l'instant pour le plaisir de la provocation. Un sourire insolent étira ses pommettes. Un défi muet lancé à la face du colosse. Sans quitter Thorne des yeux, il balaya le sel piquant de son front d'un revers de poignet maculé de charbon. Le geste était gracieux, presque étudié. — Cette serveuse ? Tu fantasmes sur la rousse piquetée de taches ? Celle dont le rire strident évoque le massacre d'une chèvre un jour de grand marché ? Il secoua la tête, feignant la pitié. — Thorne, mon pauvre ami, ton discernement féminin est aussi rouillé que ton fourneau. Il te faut urgemment mon génie romantique pour espérer conclure. Je pourrais, par exemple, lui raconter ton acte de bravoure face à cette bête redoutable... c'était quoi, déjà ? Ah oui ! Cette oie de basse-cour qui a failli t'arracher la jambe près de la rivière. Elle a fait couler le sang du grand Thorne ! Imagine le récit ! Le vétéran l

Épisode 2

La Trinité des Chemins

CHAPITRE 2 La Trinité des Chemins Le chemin qui piquait de la forge vers la forêt offrait une respiration salvatrice après la fournaise de l'atelier. Val-Serein jouait sa partition habituelle, celle d'une tranquillité immuable sous les toits d'ardoise. Les cheminées laissaient échapper des volutes qui sentaient le pin et le pain chaud. Quelques paysans s'affairaient autour de charrettes de foin, tandis qu'une vieille femme, assise sur son perron, cousait des filets de chanvre avec une régularité de métronome, saluant le duo d'un signe de tête distrait. Ils croisèrent le petit Léo. Le gamin d'une dizaine d'années s'acharnait à bombarder un vieux seau cabossé de cailloux pointus, faisant hurler le métal à chaque impact. En apercevant Elian, il se figea. Ses yeux ronds trahissaient une fascination sans borne pour le couteau que l'apprenti portait à la ceinture. Elian marqua un temps d'arrêt. Il se délecta de cette admiration enfantine, redressant imperceptiblement le buste. Il prit le temps de corriger la position du poignet du gosse pour un meilleur lancer, puis lui ébouriffa les cheveux. — Ne deviens pas trop baraqué trop vite, Léo, lança-t-il avec un clin d'œil. Tu finirais par humilier les adultes, et ce serait mauvais pour leur moral. Naelys esquissa un demi-sourire. Une lueur de tolérance craquela brièvement son masque de chasseresse. — Ne lui bourre pas le crâne, Elian, souffla-t-elle. Ce bled a déjà assez de mal à gérer l'ego d'un seul vantard. Elian et Naelys disparurent sous le couvert des arbres, silhouettes fragiles contre l'immensité de la forêt. Le silence retomba sur la forge, seulement troublé par le crépitement des braises qui s'éteignaient lentement, une à une, dans l'obscurité grandissante. Passé les dernières maisons en torchis, la nature sauvage reprit ses droits. La rivière des Miroirs portait son nom avec une sorte d'arrogance tranquille : ses eaux d'un saphir sombre figeaient le ciel et les nuages avec une clarté surnaturelle. Pour Elian, ce décor n'était qu'un écrin idéal pour observer Naelys. Le sentier serpentait entre des saules pleureurs centenaires dont les branches moussues caressaient le courant. L'air se rafraîchit d'un coup. Il s'emplit d'odeurs d'humus gras et de menthe poivrée colonisant les berges spongieuses. L'apprenti trottinait derrière elle. Il dévorait des yeux le mouvement des hanches de la jeune femme, moulées dans un cuir qui racontait ses traques. Des leggings souples blindés aux genoux contre les ronces, un corselet croisé dégageant ses épaules pour l'arc, et des bottes de rôdeuse conçues pour étouffer le moindre bruit. Soudain, Elian plissa les yeux. Son attention s'arracha aux courbes de son amie pour scruter la cime écailleuse des arbres sur l'autre rive. — Le bois des Soupirs est à l'arrêt aujourd'hui, fit-il remarquer. Le sarcasme avait disparu. L'instinct du prédateur venait d'écraser sa vanité. — Les oiseaux ne chantent plus. Le vent lui-même semble retenir son souffle. Naelys hocha la tête sans ralentir. Ses doigts effleurèrent la garde de sa lame. — C'est ce qui me tracasse, avoua-t-elle sèchement. Le gibier a foutu le camp. Un truc énorme viole nos frontières. À l'aube, j'ai suivi des empreintes près du moulin abandonné. Le sol était broyé sous une masse qu'aucun ours du coin ne pourrait atteindre. Le sérieux d'Elian s'effondra aussi vite qu'il était apparu. Son esprit refusait la paranoïa. Il recentra ses yeux sur la chasseresse, reprenant son masque de dragueur. — Avoue, Naelys... si tu continues avec ce déhanché, je vais conclure à une tentative d'assassinat sur mon cœur. Amputer le patrimoine génétique du village serait un crime. — Si ton cœur était aussi fragile que ton ego, Elian, il aurait lâché avant tes six ans, trancha-t-elle sans se retourner. Économise ton souffle pour courir quand on tombera sur ce qui terrorise la faune. Ils débouchèrent sur une plage de galets d'albâtre lissés par le courant. Kaelen attendait là, calé contre un chêne énorme. Il était l'antithèse d'Elian : massif, taiseux, le crâne rasé pour bannir tout angle mort. Ses cicatrices racontaient une bravoure qu'il ne nommait jamais. Torse nu, il lustrait une épée de guerre avec une dévotion de prêtre. Un monstre d'acier. Ses deltoïdes brillaient sous les rayons perçant la canopée. — Il était temps, grogna Kaelen sans lever les yeux, continuant sa rotation hypnotique avec son chiffon gras. Je pariais qu'Elian s'était étouffé avec ses propres bêtises. L'apprenti s'avança. Il posa un œil de connaisseur sur l'arme. — L'équilibrage est parfait, admit-il. Thorne a bien travaillé la garde, et l'acier Caelestissien a encaissé la trempe sans broncher. Le colosse souleva la lame à hauteur de son visage. Le Caelestissien ignorait la médiocrité des minerais locaux. Issu de forges divines aux secrets oubliés, cet alliage possédait une densité moléculaire hors normes. Il pouvait éventrer un plastron sans s'ébrécher, conservant une morsure qui défiait le temps. — C'est un bijou de destruction, affirma Kaelen d'un ton caverneux. Face à ce qui pullule dans les bois, le fer classique rebondirait sur le cuir. Cette relique-là coupe le vent en plein vol. Naelys s'approcha pour observer le fil. Une réelle admiration brillait dans ses yeux émeraude. — Une pièce de musée, Kaelen. Mais méfie-toi de son inertie. Si tu rates ta première frappe, tu seras grand ouvert. — Ma lame trouve toujours sa viande, répondit le colosse. Il fixa Naelys, scellant une entente tacite. Elian se sentit exclu. Immédiatement, il s'appropria un rocher plat, s'y affalant avec la gestuelle d'un empereur. — T'es jaloux, Kaelen ? Mon absence te ronge, je le sais. L'aura des grands hommes crée un manque. Naelys est d'accord, même si elle fait semblant d'adorer ton métal silencieux. Kaelen planta la pointe de son arme dans le sol meuble et se redressa. Ses muscles de granit roulèrent sous sa peau. Ces deux hommes partageaient une fraternité soudée par mille bastons, mais l'air crépitait d'une animosité latente. Naelys était leur centre de gravité. L'astre autour duquel ils tournaient, rivalisant de muscles pour capter son attention. — Mes préférences vont au silence, trancha Naelys en délaçant son plastron de cuir. Elle cala son équipement sur une pierre sèche, protégeant ses flèches de l'humidité. Puis, elle s'enfonça dans l'eau glacée, vêtue de sa seule chemise de lin. Le froid plaqua le tissu détrempé contre sa peau. La transparence soudaine coupa la parole à Elian pendant trois secondes entières. Un exploit. Kaelen laissa gronder un ricanement. Il savourait la stupeur de son ami. — Remonte ta mâchoire, Elian. Tu sers de piste aux moucherons. — Bon, esquiva l'apprenti en s'arrachant de sa propre chemise avec théâtralisme. On est là pour la toilette ou pour pister des croque-mitaines ? Si c'est pour barboter, exigeons de réchauffer ce bouillon. Kaelen s'immergea à son tour. L'eau glacée monta jusqu'à son abdomen. La morsure du courant se brisa sur sa forteresse de chair sans un frisson. — Notre baignade attendra, dit-il. Les ombres du bois des Soupirs ont massacré trois béliers hier soir. Chez Mère Gilda. Son rictus mourut. L'inquiétude creusa ses traits. — Aucun loup n'est capable de ça. Les mutilations défient la logique. J'ai vu les carcasses à l'aube. Les fémurs ont été sectionnés d'une seule morsure. Pas de grignotage. Une guillotine. — Illogique à quel point ? demanda Elian. Son timbre de velours perdit sa pédanterie face à l'angoisse du guerrier. — Une envergure aberrante, expliqua Kaelen en écartant ses paumes pour illustrer la gueule. Les bords des plaies étaient noirs. Putrides. Comme si la salive de la bête avait corrompu la viande instantanément. Si cette vermine sort du bois, les fermes seront un buffet. Naelys se redressa, l'eau cascadant sur ses épaules. — L'éleveur a vu quelque chose ? Une piste ? — Rien. Aucun débris de lutte. Juste des cadavres secs. Comme si une ombre avait gobé leur âme. Elian balaya ces p

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